Baamaapii, île Manitoulin

Par Kendra Slagter

Peu d’endroits réunissent aussi intimement l’art, la culture et le paysage que l’île Manitoulin. Baignée par les eaux du lac Huron, la plus grande île en eau douce au monde abrite plusieurs communautés distinctes des Premières Nations algonquiennes. Ici, l’art et les traditions autochtones font partie intégrante de la vie quotidienne.

En tant qu’artistes, mon amie Millie et moi avons été attirées par l’île Manitoulin pour la richesse de son patrimoine artistique et culturel autochtone, impatientes d’apprendre de celles et ceux qui perpétuent ses traditions.

Armées d’un plan plutôt vague, nous avons rabattu les deux rangées de sièges arrière de notre Mitsubishi Outlander, chargé le véhicule de matériel de camping ainsi que d’équipement photographique et artistique, puis pris la route vers le nord, en direction de Tobermory, sur la péninsule Bruce. Juste deux filles, une liste de lecture des années 2000 qui résonne à plein volume dans les haut-parleurs Dynamic Sound de Yamaha, et une fin de semaine d’aventure devant nous.

La traversée vers l’île Manitoulin

Tôt le matin, nous faisions la file pour le traversier au port de Tobermory, un café à la main, tandis que le MS Chi-Cheemaun se préparait pour sa traversée quotidienne. Un ciel gris planait au-dessus du lac Huron, créant une atmosphère paisible dans le port, tandis que les voitures prenaient place sur le pont inférieur et que les voyageurs se rassemblaient pour leur séjour.

Une heure et 45 minutes plus tard, le ciel s’est dégagé, et South Baymouth est apparu à l’horizon. Nous avons débarqué du traversier et ouvert les fenêtres, puis nous avons été accueillies par un air frais parfumé de pin et de l’eau du lac. Les routes tranquilles, les granges marquées par le temps et les forêts à perte de vue nous invitaient à lever le pied.

Peu après, la conversation s’est estompée, la musique s’est arrêtée et nous nous sommes contentées de regarder le paysage défiler devant nous.

Fondation culturelle ojibwée

Pour bien commencer notre périple, nous souhaitions mieux comprendre l’histoire, la culture et les habitants de Manitoulin. Nous nous sommes donc rendues à la Fondation culturelle ojibwée, située dans la Première Nation de M’Chigeeng.

Depuis son ouverture en 1978, la Fondation se consacre à la préservation et à la diffusion de la culture anichinabée. À l’intérieur, les expositions permettent de découvrir l’histoire de l’île, ses traditions culturelles et la créativité autochtone contemporaine.

Au-delà des salles d’exposition, l’atelier ouvert au public était en pleine effervescence. La lumière naturelle inondait les tables, où des artistes de la communauté s’affairaient à peindre ainsi qu’à créer des pièces de perlage et d’artisanat traditionnel.

C’est là que nous avons rencontré Darlene, qui anime des ateliers d’artisanat pour les visiteurs et les membres de la communauté. Elle nous a fait découvrir certaines de ses créations : de magnifiques mocassins, des capteurs de soleil, des vêtements en cuir et une paire de gants d’hiver ornés de délicates broderies florales en perles. Comme je passe une grande partie de l’année dehors, à prendre des photos et à filmer dans des conditions glaciales, mon regard s’est immédiatement arrêté sur les gants.

« Je pourrais vous en confectionner une paire », m’a proposé Darlene en me voyant admirer les gants.

Son offre était si généreuse et inattendue que je suis restée un instant sans voix. Nous venions à peine de nous rencontrer, et, pourtant, elle était prête à offrir bien plus que son savoir-faire : sa gentillesse.

Darlene a pris la mesure de mes mains et a noté mes coordonnées, puis elle a commencé à concevoir une paire de gants qu’elle me ferait parvenir plus tard par la poste.

Lillian’s Crafts

Le sourire accroché aux lèvres après notre visite chez Darlene, nous sommes remontées dans notre Mitsubishi Outlander. Le soleil entrait par le toit panoramique tandis que nous parcourions le court trajet jusqu’à Lillian’s Crafts.

Cette boutique, qui compte parmi les destinations les plus réputées de Manitoulin pour l’art autochtone, regorge d’œuvres traditionnelles et contemporaines. Des mocassins, des pièces de perlage et de travail sur cuir, des capteurs de rêves et des paniers en piquants de porc-épic garnissaient les tablettes et ornaient les murs de la boutique. Tous ces objets avaient été créés par des artisanes et artisans de l’île. Derrière la boutique, un terrain de camping bordait le rivage. C’est là que nous passerions les deux nuits suivantes.

À l’intérieur, nous avons rencontré Lillian Debassige, qui accueille les visiteurs de ce coin de l’île Manitoulin depuis plus de 60 ans. Ce qui n’était au départ qu’une modeste exposition d’artisanat autochtone est devenu au fil du temps une collection remarquable. On y trouve notamment ce qui est considéré aujourd’hui comme la plus importante collection de boîtes en piquants de porc-épic du nord de l’Ontario. La fierté de Lillian transparaissait lorsqu’elle racontait l’histoire de chaque œuvre et expliquait le travail minutieux qu’exigent la récolte, la teinture et le tissage des piquants de porc-épic nécessaires à la fabrication de paniers d’une grande finesse.

Entourées de décennies de savoir-faire artisanal, nous ne pouvions manquer de constater l’influence que Lillian a exercée sur la communauté artistique de Manitoulin. Par les œuvres qu’elle a réunies et les histoires qu’elle transmet, Lillian a créé un lieu où les artisans autochtones peuvent continuer à faire découvrir leur travail au public.

Camping chez Lillian

Alors que le soleil commençait à descendre à l’horizon, nous avons déplacé notre Outlander à l’arrière de la propriété, puis rejoint notre petit emplacement gazonné surplombant le rivage.

Le terrain de camping était simple et paisible. De grands pins s’élevaient au-dessus de nous, des empreintes d’ours marquaient le sable le long de la plage, et la lumière déclinante teintait le ciel de nuances de rose et d’orange. Une fois le campement monté, nous avons pris place dans nos chaises de camping et regardé les derniers rayons de soleil se faufiler entre les arbres.

Peu à peu, l’obscurité s’est installée et les premières étoiles sont apparues. Nous avons été gagnées par une agréable fatigue.

Le lendemain, notre premier pow-wow nous attendait.

Pow-wow de la Première Nation de Sheguiandah

Le lendemain matin, il faisait chaud et humide, comme c’est souvent le cas lors d’une journée d’été dans le nord de l’Ontario. Nous avons chargé l’Outlander et pris la route en direction du Pow-wow de la Première Nation de Sheguiandah. Nous étions heureuses de pouvoir profiter des sièges avant ventilés alors que nous nous installions pour le trajet. Nous avons parcouru des autoroutes tranquilles, des routes secondaires sinueuses et des tronçons de gravier, le système super contrôle intégral de l’Outlander nous donnant la confiance nécessaire pour suivre le chemin que la journée nous réservait.

À notre arrivée, les lieux commençaient à s’animer. Les exposants avaient aménagé des présentoirs garnis d’ouvrages perlés, d’articles en cuir, de peintures et de bijoux, tandis que l’odeur du pain frit et des autres mets préparés pour la journée flottait entre les tentes.

Peu après, on nous a invitées à prendre place dans les gradins d’acier, sous un auvent de tissu rouge. Les gradins encerclaient l’arène extérieure, chaque section étant abritée sous un auvent de l’une des quatre couleurs de la roue de médecine. De l’autre côté du cercle, des auvents jaunes, noirs et blancs offraient de l’ombre aux invités.

Au centre se dressait une tonnelle rouge en forme de tipi, lieu de rassemblement des groupes de percussionnistes et de chanteurs. Dès les premières notes du chant de la Grande Entrée, nous nous sommes levées. Le rythme régulier des tambours et la puissance des chants harmonisés emplissaient l’air, accueillant les danseurs et danseuses dans le cercle de danse et donnant à la cérémonie une profonde dimension spirituelle.

Un par un, les danseurs et danseuses sont entrés dans le cercle de danse, vêtus de tenues cérémonielles aux tissus éclatants, ornées de franges ondoyantes et de perlage finement travaillé. Les danseuses en robes Jingle se déplaçaient à un rythme régulier et entraînant, tandis que les rangées de cônes métalliques cousus à leurs robes produisaient un doux tintement qui se mêlait à la musique. D’autres tournaient avec grâce, leurs châles flottant derrière elles à chaque mouvement. Les aînés avançaient d’un pas assuré et posé, tandis que les enfants, vêtus de plumes, les suivaient de près, observant attentivement et apprenant les gestes transmis par ceux qui les avaient précédés.

En quelques minutes, l’arène s’est remplie de membres de la Première Nation de Sheguiandah se déplaçant dans le sens des aiguilles d’une montre autour de la tonnelle centrale. Le rythme des tambours, les mouvements des danseurs et danseuses et la présence de plusieurs générations rassemblées racontaient une histoire de continuité.

Il ne s’agissait ni d’une reconstitution historique ni d’un spectacle traditionnel : c’était la tradition anichinabée vécue au présent, transmise à travers des générations par l’enseignement, les chants et les danses.

Derrière moi, j’ai entendu une conversation à voix basse entre une mère et sa jeune fille qui regardaient les personnes qui dansaient.

« Peut-être que l’année prochaine, tu y danseras toi aussi », a-t-elle dit. « Aimerais-tu le faire? »

La petite fille n’a pas hésité.

« Oui! » a-t-elle répondu.

J’ai souri. Au cours de ce bref échange, j’ai soudainement pu mettre des mots sur tout ce que j’avais ressenti. Les traditions qui se déroulaient sous nos yeux étaient bien vivantes, transmises par une génération et reprises par la suivante.

Je me tenais là, entourée de sons, de couleurs et d’une force spirituelle, prenant conscience que mon voyage à l’île Manitoulin avait une dimension bien plus profonde que je ne l’avais imaginé.

Un aperçu de la tradition

Après avoir profité pleinement des festivités culturelles du pow-wow, nous étions prêtes pour notre dernière aventure : une visite gastronomique avec Wikwemikong Tourism.

Nous avons emprunté un dédale de chemins de gravier sinueux qui s’enfonçaient dans la forêt, en contournant les nids-de-poule et les pierres instables. Puis, d’un simple tour de molette, nous avons réglé l’Outlander en mode Gravier et avons poursuivi notre route vers notre destination avec assurance.

Sous un petit pavillon, nous avons rencontré le chef Vince et son assistant, Liam, qui avaient déjà commencé à préparer notre repas. Nous nous sommes installées sur des tabourets au comptoir, avec vue sur leur espace de cuisson, tandis que l’odeur de la truite qui cuisait sur une planche de cèdre flottait dans l’air chaud.

Pendant que nous mangions, Vince et Liam ont évoqué le lien entre l’alimentation et la terre, les eaux et les ressources naturelles qui font vivre les communautés anichinabées depuis des générations. Ancrée dans les croyances traditionnelles, leur cuisine mettait en valeur le lien entre chaque ingrédient, son origine et la responsabilité de prendre soin de la terre. Nous avons compris que la nourriture était bien plus qu’un simple moyen de subsistance : elle constituait une façon de transmettre le savoir et d’exprimer sa gratitude envers la terre.

Les ingrédients eux-mêmes incarnaient cette relation à la terre. Nous avons dégusté de la truite pêchée dans les eaux entourant l’île Manitoulin, accompagnée de sirop d’érable local et de courge spaghetti rôtie. Pour le dessert, nous avons dégusté un pudding au riz sauvage garni de baies fraîches. Chaque ingrédient avait été choisi en fonction de son lien avec le territoire, faisant de ce repas une autre façon de découvrir l’île.

À la prochaine

Alors que nous terminions notre repas sous les arbres, je me suis mise à repenser à tout ce que nous avions vécu sur l’île Manitoulin.

Partout où nous sommes allées, nous avons tiré le même constat : la culture perdure parce que les gens continuent de la pratiquer, de la faire connaître et de la transmettre. Elle vit à travers les mains de celles et ceux qui créent, les récits qu’ils portent et les enseignements qu’ils lèguent aux générations suivantes.

D’ailleurs, avant notre départ, Vince et Liam nous ont laissé un dernier enseignement : « baamaapii ».

Ce mot en ojibwé, qui se prononce « bah-mah-pee », signifie « plus tard », « dans un certain temps » ou « à la prochaine fois ». Contrairement au mot anglais « goodbye », qui suggère un départ définitif, « baamaapii » reflète la conviction que les liens perdurent et que les chemins se croiseront à nouveau, que ce soit dans cette vie ou dans la suivante.

C’était selon moi le mot idéal pour quitter l’île Manitoulin. Chaque personne que nous avons rencontrée pendant notre voyage nous a fait découvrir une facette d’elle-même à travers son art, nous laissant des enseignements qui resteront gravés dans nos mémoires, et ce, bien après notre retour à la maison.

Baamaapii
.

Planifiez votre aventure sur l’île Manitoulin


Comment s’y rendre?


À partir de Toronto, il faut compter environ quatre heures de route pour se rendre à Tobermory, où le traversier MS Chi-Cheemaun relie les deux rives du lac Huron pour y transporter passagers et véhicules jusqu’à South Baymouth, sur l’île Manitoulin, en environ 1 h 45.

Les horaires des traversiers varient selon la saison. Vérifiez les horaires et planifiez votre traversée.


Quand y aller?


L’été est la période idéale pour découvrir l’île : temps chaud, terrains de camping ouverts, possibilités de randonnées et de canotage, ainsi qu’un calendrier bien rempli de pow-wow et d’événements culturels. La fin du printemps et le début de l’automne sont des périodes où il y a moins d’achalandage et où les températures sont plus fraîches.


Où séjourner?

  • Le Mutchmor : une première étape parfaite après le traversier. Allez y prendre un café et une collation, découvrez les œuvres d’art locales et les objets fabriqués à la main, puis faites une balade sur la promenade au bord de l’eau. Le Mutchmor propose également des lofts pleins de caractère, ancrés dans la communauté artistique de l’île.
  • Lillian’s Crafts : un camping paisible sur le bord du lac, doté d’installations propres et offrant une ambiance familiale chaleureuse.
  • Manitoulin Hotel & Conference Centre : un hôtel de 57 chambres détenu conjointement par six communautés des Premières Nations et le Great Spirit Circle Trail. Des éléments de décoration d’inspiration autochtone parsèment l’établissement, et le restaurant de l’hôtel, le North46, propose des plats d’inspiration locale.
  • Autres options : l’île Manitoulin propose un large choix de terrains de camping, d’hôtels et de chalets, dont bon nombre sont détenus et gérés par des familles et des communautés autochtones.


Activités

  • Vivez l’expérience d’un pow-wow : tout au long de l’été, plusieurs communautés des Premières Nations organisent leur pow-wow annuel. Les dates varient d’une année à l’autre. Vérifiez donc leurs calendriers lorsque vous planifiez votre voyage.
  • Participez à des expériences animées par des Autochtones : pour mieux comprendre l’histoire, la culture et le lien que Manitoulin entretient avec la terre, réservez une visite guidée avec Wikwemikong Tourism. Parmi les options proposées, on trouve des circuits gastronomiques, des randonnées guidées, des excursions en canot et des balades historiques.
  • Explorez les sentiers : du célèbre sentier Cup and Saucer aux sentiers forestiers plus tranquilles, Manitoulin propose des randonnées pour tous les niveaux, que vous ayez envie d’une courte promenade ou d’une ascension vers un belvédère offrant une vue panoramique.
  • Découvrez les arts et la culture autochtones : visitez les centres culturels, les galeries et les ateliers répartis sur l’île. La Fondation culturelle ojibwée, le Centre de création Debajehmujig et la Galerie d’art James Mishibinijima offrent une introduction enrichissante à l’art et à l’expression artistique autochtones.
  • Prenez le large : avec le lac Huron et ses nombreux lacs intérieurs, l’île Manitoulin est l’endroit idéal pour pratiquer le canotage guidé, la navigation de plaisance et d’autres activités nautiques.

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